L’écriture via les alpha-bêt(e)s

1. Dans la tradition chinoise, « shu » désigne l’écriture et « shufa » l’écriture art». Cette dernière, loin de se limiter à « l’art d’écrire» ou à « l’art de l’écriture», ou encore à la « calligraphie» telle qu’elle est conçue dans le monde occidental, est une tentative de conjuguer, d’articuler « peinture », «poésie» et « musique », conformément, bien sûr, aux catégories analytiques qui prévalent en Europe.

2. Certes, la tradition occidentale est riche de manuscrits, oeuvres des moines byzantins, catholiques-cisterciens etc., et le monde arabe orne les murs de ses mosquées de motifs calligraphiés à l’intention des fidèles musulmans; mais la tradition chinoise et japonaise, elle, a cultivé des « formes calligraphiques» -oeuvres d’art, qui étaient néanmoins reconnaissables et lisibles dans l’art de l’écriture, sans être réservées aux seuls initiés.

3. Le pinceau des Chinois et des Japonais n’est pas un simple outil susceptible de donner forme aux lettres, de les disposer sur la page blanche; c’est un dispositif/instrument qui permet d’imprimer la théâtralité des idéogrammes, des logogrammes et des pictogrammes et de mettre ainsi en place pour des années les règles de l’expressivité en la matière. Il s’agit en réalité d’un art en mouvement et d’un art du mouvement.

4. Quelle importance peut bien avoir cette tradition ? Dans quelle mesure faut-il encourager le monde contemporain (si puissant sur le plan techno 1ogique) à s’intéresser à cette tradition spécifique ? Si l’alphabet tend à prévaloir, révélant ses formidables vertus, comment expliquer alors ce recours aux « mystères» de l’écriture chinoise ? Au bout du compte, à quel point le triomphe de l’alphabet s’impose-t-il comme une certitude ?

5. L’alphabet est peut être la plus importante innovation socioculturelle. Il a sa propre histoire maigre le fait qu’il reste très difficile de déterminer de manière précise le lieu de son émergence. Cependant on peut la situer dans l’ordre chronologique des différents systèmes d’écriture, et évaluer les conséquences de cette découverte majeure, au sein des sociétés d’écriture et sur le devenir culturel de la planète.

6. Les nouvelles technologies d’information et des télécommunications, jouent d’ores et déjà un rôle décisif pour la configuration du troisième millénaire. Las changements, déjà réalises, ainsi que les perspectives ne cessent de se multiplier. Tous les domaines de la vie personnelle et collective, sont affectés par l’irruption des nouveaux systèmes technologiques . « Le temps », « l’espace », « le sens », « l’écriture », « le regard » par exemple sont bouleversés par le fait que les technologies ne sont pas seulement des ensembles complexes, tels des machine, des instruments, ou des appareils, mais sont (et seront encore plus dans l’avenir) surtout des dispositifs qui matérialisent des processus purement noématiques, logiques et symboliques.

7. Les nouvelles technologies de l’informatique et de la télécommunication, loin de se réduire à un support matériel pour la production et la diffusion du sens (et du non-sens), sont aussi la dominante au sein de laquelle se développent les démarches communicatives, et se posent des interrogations fondamentales concernant les relations entre l’image, le mot et l’expression artistique, entre l’écriture et la peinture, entre les codes et les règles ou les conventions morphoplastiques, pour aujourd’hui et surtout pour demain.

8. Les relations évoquées ci-dessus ne prétendent pas recenser sur un mode exhaustif les questions que génère l’intrusion des nouveaux systèmes technologiques dans toute activité humaine, et principalement dans celles qui mettent enjeu la pensée proprement dite, l’imaginaire et le rêve. Les évolutions technologiques ne sont pas l’unique raison qui nous pousse à réexaminer les relations entre le signe, les symboles, les images et les discours dans le monde contemporain, dès lors que le développement technologique fonctionne aussi à l’évidence comme « la cause première ». De plus, les dichotomies de type discours-image simplifient dangereusement l’état des choses, des représentations, des mots et des pratiques signifiantes; pourtant ces dichotomies introduisent une clarté relative dans le champ touffu de la production de signifiances et de la charge figurale.

9. Les systèmes d’écriture, les liens entre langues et types d’écritures, les formes combinant pictogrammes, logogrammes, phonogrammes, le destin des langues et les nouveaux supports de l’écriture, le destin des images et les réseaux informatiques, la conjonction de données analogiques et numériques, la relation incertaine entre les signes et les choses: voilà quelquesunes des dimensions-clés qui débouchent sur une nouvelle problématique concernant la nature de la logique binaire discours/image.

10. Cette situation de transition, favorise le fait de repenser, de redéfinir et retravailler les aspects fondamenteaux de notre trajectoire culturelle. L’alpha-bête (et l’écriture en général) est peut être le lieu le plus adapte sur lequel il est possible de tester une pratique artistique et une approche esthétique qui se veulent en mesure d’interroger et de s’interroger sur et par la conjoncture culturelle vécue a la fois comme crise et comme point d’innovation.