Finance et long terme
1.La toile de fond philosophique
« A long terme nous sommes tous morts » rappelait, paraît-il, John Maynard Keynes pour mettre en évidence la caractère chimérique de l’attentisme passif d’un équilibrage économique promis à long terme et pousser à une politique plus proactive. Paradoxalement, un peu moins d’un siècle plus tard, notre époque est obnubilée par l’immédiateté, au point où le long terme a simplement cessé d’être une perspective réaliste. Aussi, la myopie du court-termisme est en train de nous asphyxier. Le long terme est invoqué dans les discours climato-écologiques, mais uniquement comme une toile de fond d’un discours catastrophiste que la perspective de long terme se doit de crédibiliser.
La prise en compte du long terme, sa préparation est seulement en apparence une question uniquement technique. En effet, derrière l’attitude technique on découvre aisément des références culturelles, philosophiques et aussi religieuses qui concernent le rapport à l’avenir et donc, directement la question des finalités ultimes. Aussi le questionnement sur la prise en compte du long terme soulève au moins trois questions du point de vue philosophique.
La prise en compte du long terme implique un questionnement éthique . Pour certains, en effet, la prise en compte du long terme englobe la question des « fins dernières », celle de la finalité ultime de la vie humaine ou de la vie sur terre. « Sub specie aeternitatis » (dans la perspective de l’éternité) est une injonction morale qui a pris racine en Europe depuis le XVII siècle avec Spinoza. Aussi, dans cette perspective, l’homme doit poser des actes moraux, lesquels lui laissent entrouverte la porte de l’éternité. La prise en compte est donc assumée ici par la qualité des comportements, et non leur conséquences matérielles immédiates.
La prise en compte du long terme au sens matériel suppose une emprise – ou du moins une capacité d’emprise - sur le futur. Cela pose la question de savoir qui a le droit moral de s’occuper, de planifier, de s’approprier en quelque sorte l’avenir lequel – pour les religions monothéistes – appartient à Dieu. Deux attitudes sont envisageables par rapport à cela, l’attitude rationaliste et l’attitude religieuse. Selon la première, la raison permet d’entrevoir l’avenir et de l’influencer par des actions immédiates. Il faut donc agir de manière à obtenir les conséquences que l’on souhaite (dimension morale) à l’avenir donc exercer pleinement l’emprise sur l’avenir. L’autre attitude, est celle de la « sainte imprévoyance » qui caractérise certains chrétiens. Elle exhorte à s’occuper davantage de la qualité morale des actes que de leur conséquences matérielles dans le temps. Dans le « Notre Père » les Chrétiens demandent non pas la sécurité de long terme mais le « pain quotidien » ce qui est repris par la sagesse populaire par le « à chaque jour suffit sa peine ».
La troisième question enfin est celle qui distingue le « long terme », notion abstraite et objective mais sans référent concret de celle de la « durée » qui est à la fois subjective et implique une certaine présence continue, notamment celle des acteurs. Ainsi, revient la question du sujet : le long terme de qui ? celui de ma personne, de ma lignée, de mon village, de mon pays voire du monde ? En effet, la prise en compte du long terme si elle doit être effective, doit impérativement se référer à un sujet capable d’agir.
